Passion littérature anglophone : Délicieuses Pourritures, Joyce Carol Oates.

Une nouvelle brutale, perverse et dérangeante comme sait l’être le monde des adultes face à celui de l’adolescence fragile et souvent démunie…

L’auteur: 

OIP

Joyce  Carol Oates, née le 16 juin 1938 à Lockport dans l’état de New-York, est une femme de lettres américaine aux multiples talents: poétesse, essayiste, nouvelliste, dramaturge et romancière. Elle a également publié un certain nombre de romans policiers sous les pseudonymes de Rosamund Smith et Lauren Kelly. Elle a remporté de nombreux prix, notamment le National Book Award pour son roman Eux inspiré de la violence et des tensions raciales qui sévissaient à Detroit dans les années 60, le O.Henry Awards, le National Humanities Medal et le Jerusalem Prize.

Joyce et Blanche Woodside, sa grand-mère paternelle, qui vit avec la famille de son fils, sont très proches. Elle l’évoquera dans son roman La Fille du Fossoyeur publié en 2007. Très tôt, Joyce s’intéresse à la lecture, notamment à l’oeuvre de Lewis Carroll Alice au pays des Merveilles que sa grand-mère lui a offert. Joyce dira de ce livre qu’il exerça sa plus grand influence littéraire.

Elle signe de nombreuses nouvelles, art dans lequel elle excelle, et de courts romans dont le plus remarquable est sans conteste Reflets en eau trouble, publié en 1992, qui évoque l’accident survenu à Chappaquiddick dans lequel Mary Jo Kopechne, organisatrice de campagnes politiques trouva la mort, impliquant Ted Kennedy, frère du président John Kennedy, qui était au volant. Elle est également l’auteur d’essais sur els oeuvres de D.H. Lawrence et d’Oscar Wilde.

Son époux, Raymond J. Smith, qui dirigeait une revue littéraire canadienne, décède en 2008. Elle se remarie l’année suivante avec Charles Gross, un chercheur en neurosciences.

Le roman:

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Délicieuses pourritures, Beasts dans la version originale parue en 2002, a été publié en 2003 par les éditions Philippe Rey, puis en 2020 par les éditions J’ai Lu. Le style haché accentue le tragique de la situation, l’angoisse qui en découle: « Je sortis du bâtiment avec les autres. Nous étions ahuries, un troupeau en proie à la panique. Il était 3h50 du matin. Il faisait moins vingt-cinq. Un vent glacé nous soufflait de la fumée au visage. Le froid me donnait mal à la tête. Où étaient mes cheveux? Qu’était-il arrivé à mes cheveux? (…)Nous vîmes: l’incendie était ailleurs. Pas à Heath Cottage. Le signal d’alarme avait été  tiré par erreur dans notre résidence. » (Pages 9-10).

Construction: récit à la première personne, au passé, la narratrice racontant l’histoire d’après ses souvenirs.
Fil rouge: l’auteur D.H. Lawrence, son credo, sa vision anti-conformiste de l’amour, ses écrits.

L’intrigue:

1975. Gillian, étudiante à Catamount College, dans le Massachusets, tombe amoureuse d’André Harrow, son professeur de littérature, un homme marié. Elle fantasme sur lui, allant jusqu’à épier dans la rue sa femme, Dorcas. Gillian le rencontre régulièrement au cours des séances d’atelier d’écriture qu’il anime. Onze jeunes filles y assistent.

Après avoir lu et écouté certains de leurs poèmes, il leur demande de tenir un journal intime sincère dont elles liraient des extraits à chaque début de séance: « Nous devions raconter nos rêves, nos fantasmes, nos espoirs, nos visions; nos relations intimes avec parents, frères et soeurs, amis, amants; nous devions explorer nos vies affective, physique, sexuelle, comme si nous étions des « spécimens anatomiques…M. Harrow nous mettait en garde contre les dangers de l’auto-censure, de l' »autocastration ». (Page 65). Un exercice de style délicat et pervers s’engage alors entre les étudiantes et leur professeur.

Peu à peu, l’amour de Gillian pour son professeur devient obsessionnel. Elle en oublie ses autres obligations et engagements. Pourtant désireuse au-delà de tout de lui plaire, la jeune fille répugne à se livrer dans son journal comme le professeur l’exige: « Et je détestais tout ce que j’écrivais. Je détestais me « confesser », me mettre à nu de la sorte. Et je savais ne pas faire le poids. Mon corps maigre à côté du corps voluptueux de Dominique. Ma réserve à côté de l’exhibitionnisme de Marisa. Plus important encore, je ne voulais pas trahir les secrets des autres. » (Page 75). Mais comment résister à l’éventualité de devenir l' »égérie » du couple?

Anorexie, pyromanie, comportements suicidaires…Statues toutes plus laides les aunes que les autres créées par l’épouse du professeur…Les prémices d’un terrible drame qui va se jouer à la toute fin, raconté par Gillian des années plus tard.

Les personnages:

  • Gillian Brauer: étudiante; amoureuse du professeur Harrow; narratrice.
  • Andre Harrow: professeur titulaire de littérature à Catamount College; voix basse, chaude, consolante; ouvertement opposé aux privilèges, à la hiérarchie, aux distinctions artificielles comme les titres universitaires.
  • Dorcas: sculptrice, épouse du professeur Harrow; majestueuse, séduisante, distante; méprise la vie universitaire.
  • Dominique: étudiante faisant partie du groupe du professeur Harrow; amie de Gillian; sûre d’elle, provocatrice.
  • Marisa: étudiante faisant partie du groupe du professeur Harrow; fascinante; se dispute les faveurs du professeur avec Dominique.
  • Sybil: étudiante faisant partie du groupe du professeur Harrow.
  • Cassandra: meilleure amie de Gillian.
  • Pénélope: étudiante faisant partie du groupe du professeur Harrow; une fille douce, gentiment drôle.

Les lieux:

Les décors de cette nouvelle revêtent une importance particulière, tant dans leur aspect que dans le rôle représentatif qu’ils remplissent. 

Résidence de Heath College: la résidence où Gillian et ses camarades habitent est une « des vieilles maisons XVIIIè siècle délicieusement vétustes de l’université: planchers en pente, hautes et étroites fenêtres mal jointes, tapis orientaux fanés et minces comme des crêpes que l’on nous disait inestimables, et mauvaise isolation contre les hivers de Nouvelle-Angleterre. Même les échelles incendie extérieures étaient vieilles et rouillées. » (Page 26).

Catamount College: située au pied des monts Berkshire, dans le sud-ouest du Massachusets, entre New-York et Boston, petite université de moins de trois mille étudiantes (n’oublions pas que l’action se situe en 1975), où l’on a vite l’impression de croiser toujours les mêmes personnes, d’où une sensation d’étouffer. Lieu particulièrement propice à une intrigue telle que celle concoctée par Joyce Carol Oates: provincialisme, préjugés, commérages, secrets difficiles à garder…

Bureau du professeur Harrow: « Le bureau de M. Harrow se trouvait au premier étage du bâtiment des Lettres, une pièce haute de plafond aux murs galeux, percée d’étroites fenêtres à l’ancienne…Son bureau disparaissait sous les papiers et les livres; il y avait un exemplaire de Rolling Stone avec une photo ricanante de Mick Jagger en couverture; il y avait une machine à écrire Underwood et une vieille lampe au col tordu. Les murs étaient couverts d’étagères, et les étagères croulaient sous les livres. » (Pages 38-39).

En conclusion:

Délicieuses pourritures est une nouvelle violente, brutale dans ses mots comme dans son propos, à la perversité dérangeante, mettant en scène la fragilité et la vulnérabilité de l’adolescence face au monde mystérieux des adultes menteurs, manipulateurs, se régénérant à la source vive de cette troubalnte fragilité…Mais tellement captivante tant l’auteur excelle à disséquer les sentiments et la psychologie de ces jeunes filles rivalisant de charmes pour séduire leur professeur et faire partie de ses intimes. Le fait que cette histoire soit racontée par Gillian devenue une femme mûre lui donne une dimension moins personnelle, comme si la distance temporelle en avait flouté les contours. Je pense que D.H. Lawrence l’aurait appréciée…(A re)-découvrir…

Citations:

« Je traversais rapidement un coin du campus, sans quitter Dorcas des yeux. Si par hasard elle se retournait, ce que, étant Dorcas, il était peu probable qu’elle fît, je pouvais être certaine qu’elle ne me remarquerait pas. Ces petites aventures n’étaient pas préméditées, comme vous pouvez le voir. Elles n’étaient pas voulues. Je n’étais pas un prédateur à la recherche d’une proie, j’étais moi-même la proie. La victime innocente. » (Page 14).

« Lawrence est le poète suprême de l’Eros. Pas de récrimination, pas de reproche, pas de culpabilité, pas de « moralité ». Car qu’est-ce que la « moralité » sinon une laisse autour du cou? Une corde? Qu’est-ce que la « moralité » sinon ce que les autres veulent que vous fassiez pour leurs propres raisons égoïstes et informulées? » (Page 32).

« La tenue de notre journal se mit à nous obséder. Au point de nous faire négliger nos autres cours. Les ateliers de poésie d’Andre Harrow duraient plus que les deux heures prévues, souvent au-delà de trois heures, et nous laissaient épuisées; ils avaient lieu le mardi et le vendredi et devinrent peu à peu le point central de nos existences. L’atmosphère y était tendue, électrique. Aucun professeur ne nous écoutait avec la concentration, avec l’attention d’Andre Harrow. » (Page 67).

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