Passion littérature anglophone: La Prisonnière du Temps, Kate Morton.

« Dans ce monde, monsieur Gilbert, les certitudes sont rares. Mais je puis vous faire part de celle-ci: la vérité dépend de la personne qui vous raconte l’histoire. »

L’auteur:

Kate Morton, romancière australienne née le 19 juillet 1976 à Berri, village situé au nord-est d’Adélaïde, en Australie Méridionale. Elle est titulaire d’une maîtrise de littérature victorienne et d’un doctorat sur le gothique dans la littérature contemporaine . Elle est mariée à un musicien de jazz avec lequel elle a deux enfants.

Fille d’antiquaires, elle est passionnée par les secrets dissimulés dans les vieilles demeures et par l’Angleterre, où se situent la plupart de ses intrigues. Elle a connu le succès avec son roman Les Brumes de Riverton.

Le roman:

La Prisonnière du temps, The Clockmaker’s Daughter en version originale parue en 2018, a été publié en 2019 par les éditions Presses de la Cité. Le style alterne les phrases longues et courtes dans le but de casser le rythme en brisant la douceur et la sérénité qui pourraient s’installer et transporter le lecteur dans un univers bienveillant illusoire: « L’isolement a joué son rôle -cette demeure échouée sur le bord de la rivière tel un grand navire ensablé. Le temps, de même: la brûlure constante du soleil, jour après jour, puis l’orage d’été, cette nuit-là, qui nous avait tous confinés dans la maison…Deux invités imprévus. Deux secrets longtemps réprimés. Une détonation dans l’obscurité. La lumière s’est éteinte. Les ténèbres ont régné. » (Page 14).

Construction: l’histoire, déployant ses fils en un voyage constant entre passé et présent, avec le personnage d’Elodie comme vecteur, est racontée soit à la première personne au présent, soit à la troisième personne au passé, selon les points de vue.

Thèmes: perte d’un être cher, le deuil, les secrets de famille.

Fil rouge: l’amour, le fait d’être aimé rend-il plus fort ou plus vulnérable?

L’intrigue:

2017. Elodie, jeune archiviste, découvre, dans une boîte abandonnée depuis des décennies, une belle sacoche de cuir ancienne contenant divers objets, notamment la photographie sépia d’une très belle femme datant d’au  moins une centaine d’années, ainsi qu’un carnet à dessin dans les pages duquel est glissé un feuillet portant une seule ligne: « Je l’aime, je l’aime, je l’aime et si elle ne peut pas être mienne je vais devenir fou, car quand je ne suis pas près d’elle je crains… ». Après enquête, il s’avère que la sacoche et le carnet avaient appartenu au peintre Edward Radcliffe et le porte-documents à James Stratton, ami du peintre.

Elle découvre également le dessin d’une maison qui est exactement la même que celle du conte que sa mère lui racontait quand elle était enfant? Coincidence? Son grand-oncle Tip, qui a connu cette maison dans son enfance, semble en savoir bien plus qu’il ne l’avoue à propos du croquis et de la photo. Quels secrets cache-t-il? Et pourquoi? A qui s’adressait ce message d’amour désespéré? A Lily, son modèle, enfuie en Amérique avec les bijoux de sa famille suite au qui se déroula l’été 1862? A sa fiancée Frances? Pourquoi Stratton avait-il conservé toutes ces années le portrait de Lily? Quelle était la nature de leur relation?

Elodie, en fin limier féru d’histoire et de mystères, prend comme une mission sacrée de découvrir l’identité de la jeune fille de la photo, sans se douter que son enquête fera fleurir sur sa route de nombreuses questions et resurgir des secrets que l’on croyait perdus à jamais…

Les personnages:

Passé:

  • Edward Radcliffe: nature fervente et passionnée, foi aveugle en ce qu’il défend, capable de convaincre les plus récalcitrants; peintre des années 1860-1880; adolescence agitée, caractère exécrable, talent précoce.
  • James Stratton: homme d’affaires accompli issu d’une famille très riche et influente; réformateur social dirigeant de nombreux comités d’aide aux indigents; homme patient, résolu, bon et généreux.
  • Frances Brown: fiancée d’Edward; belle et froide, s’estimant à sa juste valeur.
  • Lilly Millington: amie de la narratrice; modèle d’Edward.
  • Lucy: jeune soeur d’Edward; observatrice, intelligente.

Présent:

  • Elodie Winslow: archiviste pour les établissements Stratton, Cadwell & Co, peu sûre d’elle, timide, claustrophobe, casanière, travailleuse acharnée, respectueuse du règlement, tempérament nostalgique.
  • Pippa: meilleure amie d’enfance d’Elodie; jeune femme brillante, extravertie; a des opinions bien arrêtée, une langue affûtée et peu de tolérance pour les imbéciles.
  • Père d’Elodie: musicien et chef de chœur; très proche de sa fille.
  • Alastair: fiancé d’Elodie; jeune homme plein d’assurance, fade, sans aspérité ni passion.
  • Margot: collègue d’Elodie.
  • Tip: grand-oncle maternel d’Elodie; vieil homme excentrique qui vit pratiquement en ermite.
  • Jack: ancien policier devenu détective privé.

Les lieux:

Birchwood Manor: maison dans laquelle se déroula le drame de l’été 1862, encore debout en 2017. Une maison « singulière: bâtie, semble-t-il, pour semer la confusion des les esprits. Les escaliers tournent quand on ne s’y attend pas, tout en coudes et articulations étranges, en marches irrégulières. On a beau plisser les yeux, les fenêtres ne sont pas alignées. » (Page 12).

Appartement d’Elodie: bien qu’il soit hasardeux d’établir une association mimétique entre les personnages et les lieux dans lesquels ils vivent, il faut avouer qu’ici la tentation est trop forte pour y résister. En effet, l’appartement d’Elodie correspond tellement au caractère de la jeune fille, mêlant rigueur et fantaisie, que je ne peux m’empêcher de vous inviter à y pénétrer plus avant. C’était un « petit appartement impeccablement tenu au dernier étage d’un immeuble victorien…L’appartement consistait essentiellement en un salon pourvu d’une cuisine à l’américaine et une chambre à coucher biscornue reliée à une salle de bains »…un lieu attachant et chargé d’histoire: « Indéniablement, il fallait une man oeuvre spéciale pour que l’évier consente à se vider; et lorsque la machine à laver était en marche, la douche avait du mal à produire un jet digne de ce nom. Mais c’était aussi un lieu où les gens avaient toujours pu mener de vraies vies humaines, avec leurs joies et leurs peines…Il y avait un parfum d’histoire dans ses placards antiques et pimpants, ses parquets qui gémissaient sous les pas, son cabinet de toilette auquel conduisaient trois marches recouvertes de moquette. »(Pages 37-79).

La Tamise: le célèbre fleuve londonien joue un rôle important dans cette histoire qu’il semble réguler et illuminer. On le retrouve à maintes reprises, comme un personnage, secondaire certes, mais inamovible, notamment en ce fameux jour de l’été 1928, jour où tout a basculé: « La Tamise du Whiltshire ressemble bien peu au vaste et boueux tyran qui traverse, rageur, le coeur de Londres. Ici, elle était gracieuse, véloce et d’une remarquable légèreté d’esprit. Elle sautillait par-dessus les galets, effleuraient ses berges d’une eau joyeuse et ses flots étaient si clairs qu’on pouvait voir les roseaux ondoyer dans son lit étroit. La haute Tamise était décidément féminine, s’était dit Léonard. Car, en dépit de sa solaire transparence, elle pouvait aussi, en certains lieux, se révéler subitement insondable. » Page 265).

La maison du conte assure le lien entre le présent, croquis découvert par Elodie, et le passé, maison dans laquelle son grand-oncle Tip et sa famille se sont réfugiés pendant la guerre. Mais à qui appartenait-elle et appartient-elle aujourd’hui? Le mystère reste entier et figure parmi les nombreuses questions laissées sans réponse…

En conclusion:

Amateurs de mystères insondables, de secrets de famille, d’énigmes intrigantes dans lesquelles on a envie de plonger et de creuser pour comprendre les événements tragiques relatés et leurs conséquences sur des générations, La Prisonnière du Temps est fait pour vous. Laissez-vous guider par la plume enchanteresse de Kate Morton qui, d’un coup de baguette magique, vous transportera dans un monde romantique et fascinant, abordant des thèmes graves, mettant en scène des personnages dont les portraits subtilement brossés vous dévoileront la psychologie.

Son aptitude à créer des atmosphères particulières, mêlant pragmatisme et lyrisme: « L’entresol des locaux de Stratton, Cadwell & Co., sur le Strand, n’avait rien de romanesque (…)Il n’y faisait jamais chaud: malgré la canicule qui s’était abattue sur Londres, Elodie ne se séparait jamais de son chandail. Et pourtant, de temps en temps, lorsque les étoiles étaient favorables, le bureau, avec son odeur de poussière, de vieilles choses et d’humidité -la Tamise était toute proche-, n’était pas loin de dégager un certain charme. » (Page 16)…vous fera tourner fébrilement les pages de ce roman passionnant, foisonnant, intelligent et sensible, autant de qualités qui le rendent hautement addictif, comme tous les romans de l’auteur.

Citations:

« Elle serait leur mère. Une mère qui n’aurait rien à voir avec la sienne, talentueuse, étincelante, ensorcelante, fuyante. Mais ses enfants feraient toujours appel à elle pour des conseils, du réconfort; elle saurait toujours que dire et que faire, car c’était toujours le cas, n’est-ce pas? » (Page 39).

« Elodie posa le cadre sur son bureau et se massa les temps. La jeune femme en blanc lui lançait un sacré défi, mais Elodie n’avait pas l’intention de se dérober. Le frisson holmésien qui accompagnait la chasse aux indices était l’une des composantes les plus agréables de son métier; il venait pimenter la rédaction des fiches, qui devaient être le plus précises possible: tâche satisfaisante, certes, mais bien plus répétitive. » (Page 78).

« L’être humain est un conservateur. Chacun, chacune prend soin de ses souvenirs préférés et les assemble afin de créer un récit susceptible de plaire. Certains événements sont réparés et astiqués, pour qu’on puisse les mettre en vitrine; d’autres, jugés sans valeur, sont laissés de côté et croupissent dans les profondeurs des entrepôts bondés de l’esprit. Avec un peu de chance, on les y oublie rapidement. Le procédé ne relève pas de la malhonnêteté: c’est la seule façon dont on peut vivre avec soi-même, avec le fardeau de ses expériences. » (Pages 83-84).

« Impossible de revenir en arrière. Le temps ne connaît qu’une direction. Le temps ne s’arrête jamais. Il coule, fleuve inlassable, et ne laisse à personne le temps de réfléchir. La seule manière de le remonter est de se souvenir. » (Page 410).

« La voix d’Alan résonna dans la brise, chaleureuse. « Etre parents, c’est si facile! Pas plus compliqué que de piloter un avion sans ailes les yeux bandés. » (Page 415).

« Edward avait des idées bien arrêtées sur la beauté. La forme d’un nez, d’une joue, d’une bouche, la couleur d’un iris, la manière dont une mèche boucle au creux d’une nuque: tout cela était parfait, disait-il, mais ce qui donnait de l’éclat à un être humain, que ce fût sur une toile ou sur une plaque photographique, c’était l’intelligence. « Par intelligence…je veux parler de la lumière qui brille dans l’esprit de certaines personnes, qui leur ouvre les yeux, leur fait poser des questions, s’intéresser, participer; une lumière qui ne peut être fabriquée ou contrefaite par l’artiste, quel que soit son talent. » (Pages 500-501).

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