Passion littérature anglophone : La Lumière du Nord, A.J. Cronin.

Un petit journal engageant la lutte avec une puissante organisation londonienne…Un roman visionnaire sur le devenir de la presse et l’éthique journalistique…Edifiant!!

L’auteur:

Né le 19 juillet 1896 et décédé le 6 janvier 1981, Archibald Joseph Cronin, A.J. Cronin sous son nom de plume, est l’un des plus grands écrivains écossais, auteur d’une trentaine de romans. Certains d’entre eux sont considérés comme des chefs-d’œuvre, notamment La Citadelle et Les Clés du Royaume. Né d’un père catholique d’origine irlandaise et d’une mère protestante, A. J. Cronin est issu d’un milieu modeste. Son père décède de la tuberculose alors qu’il est à peine âgé de sept ans. Sa mère s’installe alors chez ses parents à Dumbarton, en Ecosse, où elle devient la première femme inspectrice de santé.

Le jeune Archibald est un enfant précoce et très doué. Dans les années 1920, il devient médecin des pauvres dans une région industrielle du Pays de Galles, puis inspecteur des mines. Après avoir soutenu une thèse sur les anévrismes en 1924, il s’installe à Londres où il s’occupe d’une riche clientèle. En 1931, suite à une période de repos forcé, il écrit son premier roman Le Chapelier et son Château. A.J. Cronin reste à ce jour l’un des auteurs les plus traduits, les plus diffusés ainsi que les plus adaptés par le cinéma et la télévision.

Le roman:

La Lumière du Nord, The Northern Light dans la version originale parue en 1958, a été publié la même année par les éditions Albin Michel. Le style plaisant et raffiné plonge immédiatement le lecteur dans le monde du romancier. Le ton est direct, un tantinet suranné.

Construction: la situation de départ et l’état d’esprit de ses protagonistes brossés en quelques pages; le lecteur se retrouve tout de suite au coeur de l’intrigue qu’il suit d’abord avec curiosité puis, s’attachant aux personnages, avec avidité.

Thèmes:

  • Journalisme traditionnel contre presse à scandale: « Une poignée de groupes puissants, désireux d’agrandir à tout prix leur empire, s’en prennent à tous les journaux, sans autre but que d’accroître leurs tirages, de battre leurs concurrents dans une lutte sans merci. » (Page 54)… »Dans sa sphère limitée, mon journal suit la politique des grands feuilles qui ont gardé leurs principes, qui veulent diriger, éduquer le peuple, faire des citoyens intelligents et non pas un ramassis de primitifs stupides, gavés d’histoires de coucheries, de nouvelles tendancieuses ou de ragots scandaleux. » (Page 55)
  • Provincialisme contre modernisme de la capitale: « Servi par les circonstances, vous êtes parvenu jusqu’ici à résister à la concurrence des grands quotidiens de Londres. Mais cet état de chose ne peut se prolonger…Avec notre immense supériorité   technique, nos services de distribution par train spécial et par avions et, par dessus tout, notre détermination d’expansion bien arrêtée, la concurrence va se faire plus dure. Il n’y a guère, aujourd’hui, qu’une demi-douzaine au plus de journaux de province indépendants et je puis vous assurer qu’ils seront absorbés dans les deux ou trois ans à venir. » (Pages 52-53)
  • Tradition contre modernité: « Hier, ils ont fait paraître un article un peu épicé, je le veux bien, mais amusant, en tout cas, sur ce scandale…vous savez bien, le comte italien, trafiquant d’héroïne, et sa maîtresse surpris tous les deux dans une baignoire. Oui, dit Page amèrement, la fraude, le scandale. Et pourtant, croyez-moi, cher ami, le journalisme est une profession honorable. » (Page 98).

Fil rouge: les déboires et la tristesse d’une union mal assortie dans laquelle Henry ne trouve aucun réconfort.

L’intrigue:

1956. Henry Page, directeur de La Lumière du Nord, petit journal de province, reçoit une offre qui le surprend. Vernon Sommerville lui offre 50 000 livres pour acquérir son périodique. Henry, homme intègre qui croit en la mission éducative et en l’honorabilité de la presse, pour qui La Lumière du Nord représente bien plus qu’un métier, refuse. Mais son épouse Alice, femme mondaine et sophistiquée, impressionnée par ne l’entend pas de cette oreille: « Mais, Henry…Je ne pense pas à moi, bien que je sois terriblement fatiguée d’Hedleston et de ses habitants. N’allez-vous pas réfléchir? Vous n’avez jamais su tirer parti des occasions qui se sont offertes à vous… » (Page 16).

Mais Sommerville n’est pas du genre à renoncer facilement, d’autant que Smith, second du directeur général du magnat de la presse, ferait n’importe quoi pour saisir sa chance en prenant la direction de La Lumière du Nord transformé en organe de presse à scandale. Face à l’entêtement d’Henry Page, ses adversaires lui déclarent une guerre, dans laquelle tous les coups sont permis: « Nous avons résolu de prendre pied dans le pays, de nous y établir par tous les moyens légaux. Nous vous faisons une offre généreuse. Votre refus nous contraint à lancer un journal d’opposition. C’est ici un pays libre. Nous avons le droit d’entrer dans la lutte, vous en conviendrez avec nous…Nous disposons de moyens que vous ne soupçonnez même pas. » (Page 57).

Le nouveau journal que les adversaires de Page veulent fonder s’appuyant sur le projet de construction d’un nouveau centre atomique à Utley, ville voisine d’Hedleston, assorti d’un vaste plan de constructions urbaines, projet qui rapporterait beaucoup d’argent, La Lumière du Nord subit des assauts répétés qui fragilisent sa position établie depuis des décennies, les désertions des abonnés se faisant toujours plus nombreuses. Qui sortira vainqueur de cette lutte acharnée? Et à quel prix?

Les personnages:

L’auteur propose une galerie de personnages très étoffée de manière à rendre son récit plus vivant: les principaux protagonistes peuvent ainsi se départager en deux camps: ceux qui sont prêts à suivre Henry Page dans sa quête d’un journalisme de qualité, et les chantres du modernisme et du sensationnel, prêts à tout pour faire du chiffre.

  • Henry Page: directeur du journal La Lumière du Nord; nature insatisfaite, homme intègre et droit; il cultive de très beaux géraniums, collectionne les vieilles porcelaines de Stafford; adore naviguer en mer.
  • Malcolm Maitland: ancien professeur, adjoint d’Henry dont il a toute la confiance.
  • Franck: collaborateur d’Henry, chargé de trier les nouvelles pour ne conserver que celles qui concernent la région.
  • Peter: aide du rédacteur en chef adjoint.
  • Pooles: rédacteur sportif; ancien commando.
  • Horace Balmer: chef de la publicité.
  • Lawrence Hadley: directeur du service photo; homme timide et discret.
  • Tina Tingle: jeune reporter, connue pour ses articles pro-féministes.
  • Alice: épouse d’Henry; très bavarde, prétentieuse et un peu sotte; n’est d’aucun soutien pour son mari; caractère d’enfant gâté.
  • Dorothy: fille d’Henry et Alice; étudie les Beaux-Arts; esprit moderne; jeune fille légère et naïve.
  • David: fils d’Henry et Alice; jeune homme brillant et studieux; travaille à la rédaction d’un ouvrage sur la poésie pré-islamique; âme tourmentée.
  • Cora: épouse de David; nature pleine d’entrain, simple et  franche; sait se montrer silencieuse et discrète; honnête et sûre.
  • Docteur Bard: médecin et ami d’Henry.
  • Vernon Sommerville: directeur de trois journaux; veut racheter La Lumière du Nord.
  • Harold Smith: fondé de pouvoir de Sommerville, expert-comptable; méthodique, adore l’ordre; pas très intelligent mais sensé.
  • Léonard Nye: rédacteur en chef du Chronicle; poli, dur et avisé, inquisiteur sans scrupules.

Les lieux:

L’intrigue se déroule dans la petite ville fictive d’Hedleston, figurant l’archétype de la cité provinciale qui vit au rythme de la messe dominicale, de la lecture du quotidien régionale, du petit café du matin. Une atmosphère paisible, où rien, ou si peut, ne se passe jamais. En totale opposition avec la capitale: « Il y avait peu de monde sur le marché aux farines, vieux quartier commerçant de Hedleston, avec son réseau de ruelles et d’étroits passages convergeant sur Victoria Square, où les bureaux et l’imprimerie de Page exhibaient leur façade dont la patine trahissait une origine remontant au dix-huitième siècle. Le pavé rond des rues désertes sonnait sous les pas; l’écho en renvoyait le bruit. Plus qu’à n’importe quel autre moment du jour ce vieux quartier semblait à Page le coeur de cette résidence northumbrienne où sa famille vivait et travaillait depuis cinq générations. » Pages 9-10).

La Lumière du Nord: La salle de rédaction donnait « sur une cour pavée; c’était une grande pièce bien éclairée dans laquelle travaillaient presque tous les reporters. La place manquait et Henry avait dû louer l’immeuble voisin pour y installer ses presses, bien démodées, elles aussi, mais elles avaient vaillamment travaillé, depuis bien des années et Henry les aimait. » (Page 29)=> Description tout en finesse d’un lieu qui est plus qu’un décor, qui a une âme et un vécu: « Elle est née en 1769, fondée par Daniel Page, l’adversaire de Wilkes, l’apôtre de la liberté de la presse et du droit de publier les rapports parlementaires… » (Page 57).

En conclusion: 

Ce qui est remarquable avec « La Lumière du Nord » est son incroyable modernité, tant dans le sujet traité, la lutte entre un journalisme de proximité et de qualité, et une presse de masse motivée par le chiffre plutôt que par le contenu. N’est-ce pas un débat toujours d’actualité? Le combat mené par Henry Page met en exergue des arguments totalement en contradiction: lui prône l’ancienneté du journal, sa réputation, son souci de transmettre des informations de qualité portant sur la vie socio-économique et culturelle de la région, tandis que ses adversaires justifient leur vision du journalisme de masse par le goût du public pour le scandale et le voyeurisme, sous couvert de liberté de la presse. Mais les lecteurs ne peuvent-ils être éduqués de manière à élever leurs centres d’intérêt au-dessus de contenus vulgaires et débilitant? On a vu le mal que peut faire une certaine presse aux aguets du moindre cancan, sans aucun respect pour la vie privée des personnes visées (Je pense notamment à Lady Diana, poursuivie sans relâche par une meute de paparazzi).

Le +: Sans jamais sombrer dans le misérabilisme, ni l’apitoiement, A. J. Cronin excelle à inciter le lecteur à manifester de l’intérêt et de la sympathie pour ce journal local fondé sur des valeurs humaines aux antipodes de la presse en scandale alors en plein essor. On ne peut que soutenir le combat de son directeur pour le conserver tel quel et continuer de proposer à ses lecteurs un contenu de qualité, sans céder à la facilité des ragots et autres rumeurs sulfureuses. Mais, dans un souci d’équité, l’auteur donne également la parole à ses adversaires. Un roman qui mérite toute votre attention et qui, j’en suis persuadée, vous séduira…

Citations:

« Page regrettait d’avoir parlé: l’expérience aurait pourtant dû lui apprendre qu’il n’avait rien à gagner à ouvrir son coeur à sa femme. Et, cependant, sa nature insatisfaite l’y poussait fréquemment, soulignant encore plus ce manque de compréhension et d’accord. De ces vaines tentatives, il émergeait chagrin, mal à l’aise, comme le baigneur qui, voulant se rafraîchir, s’aperçoit que l’eau ne lui vient qu’aux genoux. » (Page 17).

« Nous connaissons tous la puissance de la presse…pour le bien comme pour le mal. Elle est incalculable. Elle peut faire ou défaire un individu, créer ou détruire un gouvernement, elle peut même -que dieu nous aide- provoquer une guerre. C’est l’emploi de cette force, que rien ne vient limiter, ni retenue ni responsabilité, à des fins ignobles par certains journaux à grands tirages couvrant toute l’étendue du pays qui en fait aujourd’hui le malheur et qui demain le mènera peut-être à la ruine. » (Pages 54-55).

« Il est normal, dit-il, de songer à riposter à une attaque. Mais je suis convaincu que le silence est, du moins pour l’instant, notre arme la meilleure. La ville ne nous en respectera que davantage et c’est justement l’opinion populaire, ce respect dont on nous entoure, qui nous permettra de tenir, de survivre à ces attaques, à ces coups d’épingles, à toute cette boue qu’on nous jette au visage. » (Page 83).

« S’il est au monde un type que je ne puisse pas souffrir, c’est celui du petit saint à la parole mielleuse, le bénisseur, l’âme pure qui veut faire de sa feuille de chou une succursale du royaume d’Utopie. Je crois connaître la nature humaine; quant au journalisme, il n’a pas de secrets pour moi. C’est une bataille, une lutte au couteau, comme toute autre entreprise industrielle, avec deux objectifs essentiels: l’argent et le pouvoir. Pour les atteindre, il faut vendre sa salade. Pour vendre, il faut offrir aux clients ce qu’ils désirent. Et que veulent-ils en grande majorité? Des histoires salées -sexe, scandale et sensation. » (Page 179)

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