Passion littérature francophone: La Grand-mère de Jade, Frédérique Deghelt.

« En mettant les livres dans sa vie, Mamoune avait enfin une vie…et toute sa compréhension à portée de main… » 

L’auteur:

Frédérique Deghelt est une journaliste, réalisatrice de télévision et romancière française vivant à Paris. Elle est la nièce du chanteur François Deghelt. Elle est l’auteur de nombreux romans, dont le plus connu est La Vie d’une Autre, adapté au cinéma par Sylvie Testud. Son dernier roman, Sankhara, est paru aux éditions Actes Sud en 2020.

Le roman:

La Grand-mère de Jade a été publié par les éditions Actes Sud en 2009, puis réédité en 2021 par les éditions J’ai Lu pour la version poche. Le style de Frédérique Deghelt est fluide, très agréable à lire. Les mots glissent comme un drap de soie recouvre les corps avec légèreté et douceur: « Depuis dix-sept jours, Mamoune et sa petite-fille vivaient ensemble. Ce matin, Jade, l’avait laissée après le petit-déjeuner qu’elles prenaient sur le balcon pour saluer ce superbe mois de juin aux températures idylliques. Jade était heureuse que le temps soit clément afin d’éviter à Mamoune l’enfermement d’un  appartement, elle qui était toujours dehors sur les chemins de sa montagne. » (Page 54).

Construction: les chapitres alternent entre ceux racontés du point de vue de Jade à la troisième personne et au passé; ceux donnant la parole à Jeanne, la grand-mère de Jade, qui, comme le titre l’évoque, est le personnage central du roman, sont à la première personne et au présent. Une façon de faire vivre le personnage au-delà de son destin de papier?

L’auteur a souvent recours à l’appellation « sa petite-fille » pour parler de Jade, comme si la vie de Jade se résumait à son statut de petite-fille de Mamoune; ce qui, bien entendu, est faux…

Thèmes: la vieillesse, la place des personnes âgées dans notre société: « On ne veut plus rien savoir de la mort de nos jours. Et maintenant voilà qu’on cherche à gommer le temps qui la précède. On voudrait pour cela soustraire les vieux vivants que nous sommes, de peur qu’ils n’encombrent le regard de ceux qui veulent oublier que toute destinée a une fin. Et comment nous cacher, nous et nos décrépitudes flagrantes sinon en nous rassemblant dans des maisons loin des regards? » (Page 109). Mais également la lecture, le rapport aux livres et à la lecture: « Je me souviens d’avoir été fascinée par le miracle des bons livres qui arrivaient au bon moment de la vie. Ceux qi parfois tombaient des étagères pour répondre à des questions que me posait l’existence…J’ai tout vécu, j’ai mille ans et je le dois aux livres. » (Pages 122)

Fil rouge: la passion de Jeanne pour la lecture et la littérature.

L’intrigue:

Jeanne, octogénaire, vit seule dans sa ferme savoyarde depuis le décès de Jean, son mari. Ses trois filles prennent pour prétexte un malaise pour décider de la placer dans une maison médicalisée, pour un séjour de courte durée, juste le temps qu’elle se remette. Mais Jeanne sait bien qu’une fois qu’on a mis un pied dans ce genre d’établissement, on en ressort qu’entre quatre planches. 

Jade, sa petite-fille, journaliste à Paris, décide, sur un coup de tête, d’enlever sa grand-mère afin de l’installer chez elle, dans son deux-pièces parisien, malgré les doutes qui l’assaillent: « Jade avait peur de l’entraîner dans un monde qui n’était pas le sien. Elle n’était sûre de rien. Elle ne connaissait de sa grand-mère que le côté raisonnable et tranquille mais n’était-ce pas elle qui lui avait dit un jour que tout être recèle une part d’insoupçonnable, que tout être est capable de se révéler étrange voire étranger?…jade avait peur de commettre une erreur en l’emmenant, peur de ne pas pouvoir s’en occuper, peur de lui avoir menti en lui proposant de la sauver. » (Pages 18-20).

La cohabitation avec sa grand-mère, que finalement elle connaît bien peu, se passera-t-elle selon ses souhaits? Bien que les deux femmes aient grandi dans deux univers si éloignés, tant géographiquement que culturellement, peu à peu des liens forts se tissent, les aidant à franchir la distance qui les sépare. Jade découvre avec stupeur la femme qui se dissimule derrière la grand-mère: » Mamoune, je croyais la connaître, mais je ne la voyais pas comme une femme. C’était juste ma grand-mère. C’est ridicule, je sais, mais en vivant avec elle je suis remplie de questions, de curiosités et même d’indiscrétions. C’est comme si j’avais sous la main un trésor et que je sache pas encore bien ce que je peux en faire ou comment l’ouvrir. » (Page 68).

Jade va de surprises en surprises, surtout quand elle découvre le passé de lectrice avisée que sa grand-mère a dissimulé pendant de nombreuses années, même à son mari, son rapport à la lecture et sa passion pour la littérature. Elle la regarde d’un œil neuf…

Les personnages:

Des portraits tout en finesse, des personnages vrais. La psychologie des protagonistes, ce qui les anime, ce qui les fait vibrer, est livré par l’auteur avec beaucoup de pudeur et de vérité, comme on le ferait pour des personnes réelles. En parcourant les pages de La Grand-mère de Jade, on a l’impression de découvrir de nouveaux amis, qu’on a envie de connaître mieux.

  • Jade: journaliste free-lance; petite-fille de Jeanne; vive, impulsive, pleine d’énergie, d’envies, de rêves.
  • Jeanne: grand-mère de Jade; veuve; femme douce, réservée, maternelle et tendre, mais pas docile; sait parler aux enfants et aux jeunes gens.
  • Serge: fils de Jeanne; père de Jade; artiste peintre; esprit fantasque et indépendant.
  • Denise: plus jeune des filles de Jeanne; médecin; femme de caractère habituée à mener les autres.
  • Julien: ex compagnon de Jade.
  • Aline: meilleure amie de Jade; décoratrice de théâtre.
  • Rajiv: étudiant en biologie; suédois d’origine indienne; petit-ami de Jade.
  • Albert: éditeur; ami de Jeanne.

En conclusion:

Peut-on contraindre sa propre mère, sous prétexte d’un malaise isolé, à intégrer une maison médicalisée contre son gré? Question qui pose un véritable cas de conscience: où s’arrête la liberté de chacun de décider de sa propre vie, de prendre ou non certaines décisions: « Je crois que choisir son lieu de vie et les êtres qui sont autour de soi est la dernière dignité qui reste à un être vieillissant… » (Page 94)…Peut-on reléguer une personne aux oubliettes sous prétexte qu’elle est âgée de plus de soixante-dix ans? Peut-on se ranger derrière ce prétexte fallacieux pour prétendre qu’elle ne peut plus rien entreprendre de nouveau dans sa vie, qu’elle n’est pas en adéquation avec le monde d’aujourd’hui, qu’elle ne pourra plus s’y adapter, ne peut plus interagir avec les jeunes générations que de toute façon elle ne peut pas comprendre? La Grand-mère de Jade pose cette question cruciale: Y a-t-il une vie après la jeunesse? Telles sont les questions existentielles auxquelles Frédérique Deghelt vous invite à réfléchir, tout en vous donnant quelques pistes de réponses…

La Grand-mère de Jade est bien plus qu’un roman; c’est un livre riche d’enseignements, lumineux. Une bouffée d’air frais, un peu piquant comme celui des montagnes de Jeanne, du bonheur cristallin, beau mais si fragile, bienvenue dans le monde égoïste et froid dans lequel nous vivons.

Pour moi, La Grand-mère de Jade est un conte initiatique, flirtant avec le conte philosophique, livrant de nombreuses considérations faisant réfléchir à propos d’aspects de la vie importants, tel l’accès à l’instruction, au savoir, à la culture de qualité et non pas la culture de masse formatée par des dirigeants hypocrites.

Citations:

« La vieillesse n’intéresse plus personne. Plus il y  de vieux, plus ils sont jeunes. Je me souviens d’un temps où je pouvais dire les vieux sans avoir la sensation d’avoir commis une bourde…Maintenant, on ne dit plus vieux, on dit troisième âge comme une quatrième dimension. On dit les octogénaires, ou les octos, dernière coquetterie d’une race nouvelle que je trouve lâchement complice de ces fioritures verbales. Réussir sa vieillesse, c’est trouver une seconde jeunesse. Quel désarmant paradoxe! Rajeunir ou disparaître voilà le choix. » (Page 27).

« Et comment pourrait-elle comprendre que lire, à mon époque, c’était avant tout dépenser de la lumière, perdre son temps à ne rien faire? Je suis entrée dans les livres par effraction, sans l’instruction qui donne le goût et l’aptitude à la lecture. En ouvrant des livres, j’ai choisi la pire chose qu’une femme de mon milieu puisse faire. J’ai contemplé un monde qui m’était interdit. « (Page 37).

« En ignorant les savoirs du bon sens et de la terre, ceux de la ville n’avaient pas le sentiment d’avoir perdu quelque chose. Ils ne savaient même pas qu’ils avaient pu en être riches un jour. Mon grand-père me montrait la montagne, les aurores, les arbres et me disait: Regarde ces trésors et ne les égare pas. Il n’y a rien de pire que d’oublier qu’on est nourri de cette richesse-là, parce qu’on la perd dans ne grande indifférence. » (Page 39).

« J’ai caressé doucement les couvertures avant d’oser sortir un des ouvrages. Je respirais l’intérieur des pages qui me semblaient distiller un parfum de secret vénérable. Je ne pouvais pas détacher mes yeux de tant de beauté. J’avalais du regard les titres jusqu’à ce que je rencontre Montaigne dans une reliure si belle que je n’ai pas osé la prendre tout de suite pour l’ouvrir. » (Page 162).

« Albert m’a aujourd’hui expliqué que la plupart des lecteurs de romans sont des lectrices et je crois moi que si les femmes lisent tant c’est parce qu’elles peuvent entendre ce qui n’est pas dit et qu’elles n’ont jamais peur que les sentiments laissent sur elles ces traces qui existent déjà dans le cœur. » (Page 265).

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